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jeudi 11 septembre 2008

Écrire pour obéir au besoin que j'en ai. Charles Juliet


Gonzo'art

Écrire pour obéir au besoin que j'en ai.

Écrire pour apprendre à écrire. Apprendre à parler.

Écrire pour ne plus avoir peur.

Écrire pour ne pas vivre dans l'ignorance.

Écrire pour panser mes blessures.

Ne pas rester prisonnier de ce qui a fracturé mon enfance.

Écrire pour me parcourir, me découvrir.

Me révéler à moi-même.

Écrire pour déraciner la haine de soi.

Apprendre à m'aimer.

Écrire pour surmonter mes inhibitions,

me dégager de mes entraves.

Écrire pour déterrer ma voix.

Écrire pour me clarifier, me mettre en ordre, m'unifier.

Écrire pour épurer mon oeil de ce qui conditionnait sa vision.

Écrire pour conquérir ce qui m'a été donné.

Écrire pour susciter cette mutation qui me fera naître une seconde fois.

Écrire pour devenir toujours plus conscient de ce que je suis, de ce que je vis.

Écrire pour tenter de voir plus loin que mon regard ne porte.

Écrire pour m'employer à devenir meilleur que je ne suis.

Écrire pour faire droit à l'instance morale qui m'habite.

Écrire pour retrouver - par delà la lucidité conquise

une naïveté, une spontanéité, une transparence.

Écrire pour affiner et aiguiser mes perceptions.

Écrire pour savourer ce qui m'est offert.

Pour tirer le suc de ce que je vis

Écrire pour agrandir mon espace intérieur.

M'y mouvoir avec toujours plus de liberté.

Écrire pour produire la lumière dont j'ai besoin.

Écrire pour m'inventer, me créer, me faire exister.

Écrire pour soustraire des instants de vie à l'érosion du temps.

Écrire pour devenir plus fluide.

Pour apprendre à mourir au terme de chaque instant.

Pour faire que la mort devienne une compagne de chaque jour.

Écrire pour donner sens à ma vie.

Pour éviter qu'elle ne demeure comme une terre en friche.

Écrire pour affirmer certaines valeurs

face aux égarements d'une société malade.

Écrire pour être moins seul.

Pour parler à mon semblable.

Pour chercher les mots susceptibles

de le rejoindre en sa part la plus intime.

Des mots qui auront peut-être

la chance de le révéler à lui-même.

De l'aider à se connaître et à cheminer.

Écrire pour mieux vivre.

Mieux participer à la vie.

Apprendre à mieux aimer.

Écrire pour que me soient donnés

ces instants de félicité

où le temps se fracture, et où,

enfoui dans la source,

j'accède à la l'intemporel, l'impérissable,

le sans-limite.

Charles Juliet

lu sur le blog de http://mariereveuse.over-blog.com/

mardi 1 avril 2008

Charles Juliet, Giacometti


Alberto Giacometti

par Henri Cartier-Bresson


Charles Juliet, Giacometti

Silhouettes aiguës, fragiles, maintenues à distance par leur structure filiforme, nous signifiant l’éloignement, la solitude, cette irréductible séparation qui nous coupe de notre semblable.


Visages tellement graves . Effarés. Fixés à l’extrême d’une tension où s’exacerbe ce qui les brûle.

Yeux dilatés par l’angoisse. Par le désir acharné de comprendre, de connaître, de coûte que coûte faire surgir la réponse.

Etres nus, nus, sans défense. Incapables de biaiser, de fuir, de se fermer à ce qui tant les effraie.

Atmosphère tragique. Densité des visages. Instants cruciaux où quelque chose de vital est en jeu.

Force résolue. Contraints au face à face avec ce qui, d’un moment à l’autre , pourrait les terrasser.

Affrontement. Combat. Yeux qui refusent de ciller .

L’extrême fragilité étayée par une force que rien ne fera reculer.

Un homme stupéfié. Terrorisé. Saisi juste avant cet instant où il va s’effondrer.

Peut-être sombrer dans la démence.

Assujetti au temps. Agressé par la vie. Encerclé par la mort.



Mes yeux dévorant ces yeux où s’exaspèrent des questions auxquelles ils me somment de répondre.

Renvoyé en cette région de moi-même où tout n’est qu’appréhension, peur, effroi devant l’énigme.

L’irrépressible montée de l’angoisse.

Mais j’oubliais, j’oubliais. Un homme certes réduit à bien peu. Mais un homme debout. Un homme debout. Dressé par une force quasi surhumaine qui naît une fois vaincue la peur, une fois franchi le désespoir, une fois qu’après bien des épreuves et des luttes a surgi le oui d’un définitif consentement.

Giacometti, P.O.L., 1996, p.67-69

lire aussi sur terres de femmes : Tahar Ben Jelloun, Giacometti. La rue d'un seul
http://terresdefemmes.blogs.com/alberto-giacometti.html

lundi 31 mars 2008

Trouver la source [extraits] Charles Juliet

. Lorsque nous sommes recueillis, à l’écoute du plus intime, le non-conscient se manifeste, parle, rend possibles de fragiles découvertes, et nous sommes alors dans ce bien-être que nous accorde la vie quand elle affleure, se dévoile. Mais qu’en un tel moment, la conscience s’éveille, tente d’enregistrer ce qui survenait, et en une fraction de seconde, tout s’efface et se tait. Pourtant, il semble que parfois, je puisse passer du non-conscient au conscient sans que celui-ci réduise au silence celui-là.

[…]

De la sorte, ces mouvements très ténus, en prenant corps, deviennent de timides poussées de vie, désirs confus, balbutiantes intuitions, menues découvertes, rappels de sensations, de souvenirs… , ces murmures à peine audibles par lesquels le plus obscur se dégage de l’indifférencié et cherche à se faire entendre.

C’est en songeant à tout cela que j’ai envie de dire que nous avons à créer sans relâche ce que nous sommes, A créer ce qui nous est donné.

Charles Juliet, Trouver la source, Paroles d’Aube, 1994, p.75-76.

mardi 18 mars 2008

Ecrire la voix par Charles Juliet

ecrire_la_voix_2

Ma voix, il lui a fallu un long temps pour mourir.
J’avais en tête le mot mûrir, et je m’aperçois que je viens d’écrire mourir.
J’accueille donc ce mot qui s’est subrepticement glissé sous ma plume, et j’écris en toute connaissance de cause : ma voix, il lui a fallu un long temps pour mourir.

Cette voix silencieuse qui se confond avec les mots que depuis quelque trente ans, jour après jour, je trace à grand-peine avec un stylo sur des feuilles de papier, un long temps lui a été nécessaire pour mourir aux mots, notions, préoccupations diverses..., qui participaient à son obscur travail et l’alimentaient, mais ne lui appartenaient pas.

Au début, écrire n’était même pas possible. Un trop-plein obstruait la source. La profusion tumultueuse de ce qu’il y avait à dire entraînait un tel bouillonnement, qu’il y avait suffocation, et par voie de conséquence, mutisme.

Puis dans la souffrance, dans une tension de tout l’être, des mots, des bribes de phrases ou de poèmes ont été balbutiés. Par la suite, ces mots se sont faits plus nombreux, et ils ont fini par composer une continuité, par s’articuler, par former une parole cohérente et intelligible.

Durant ces premières années de bredouillante parole, les mots que j’utilisais ne montaient pas de mon propre fonds. Je parle des mots, mais aussi, de ce dont ils sont le support. Aussi, à la faveur des métamorphoses survenues, la voix n’a-t-elle cessé de muer, d’abandonner ses peaux mortes.

Les mots qu’il me fallait employer mais que je n’avais pas eu le temps de porter dans mon sang, de faire miens, étaient vécus comme des corps étrangers, qui altéraient la voix.

Pour que j’aie la sensation de quasiment me confondre avec les mots que j’emploie, il importe qu’ils dorment longuement en moi, se mêlent à ma substance, se nourrissent de mon humus. Ce n’est qu’à cette condition qu’ils peuvent se charger de ce qu’ils auront à porter au jour.

Ces mots que je ne peux aimer, qui me paraissent morts et n’appartiendront jamais à mon vocabulaire. A l’inverse, ces mots que j’affectionne tout particulièrement, qui ont tendance à revenir plus souvent que d’autres sous ma plume, et que j’appelle des mots-pivots. (En botanique, on appelle pivot la racine principale qui s’enfonce verticalement dans le sol). Ce sont eux qui me servent à pénétrer en des points cruciaux mon sol et mon sous-sol.

Une voix, c’est un mixte de sons-mots-souffle-rythme, à quoi s’ajoute un certain quelque chose propre à chacun. Écrire, ce fut dès l’origine tenter de retrouver le timbre et le rythme de la voix du corps avec les mots que formait la plume.

Pour restituer ce que je perçois de ce qui fermente et bruit dans mes limbes, la voix qui se fait entendre au long de mes mots doit être lente, grave, sourde. Seule une telle voix peut donner à ressentir ce que j’éprouve lorsque, enfoui au plus intime de moi-même, j’ai une conscience aiguë de la beauté et du tragique de la vie.

Écrire, c’est me laisser scander par un rythme. Un rythme qui m’est imposé par celui du souffle. Il est des écritures sans rythme et qui me paraissent physiologiquement fausses.Bonheur, maintenant, d’être accordé au rythme. D’éprouver que cette voix qui parle-écrit est mienne.
Écrire la voix, c’est simplement transcrire les mots de cette voix qui ne cesse de murmurer dans le silence de ma nuit.
C’est pour se mettre à l’écoute de cette voix que l’écrivain a besoin de se retirer dans la solitude et le silence.

Quand je me désaccorde, ma voix se disjoint. Elle se place plus haut qu’à l’ordinaire, et bizarrement, j’ai l’impression de parler au-dessus de ma voix. Au contraire, lorsque je suis bien centré, ma voix est basse, étouffée, toute veloutée de silence, et je sens alors qu’elle traduit avec assez d’exactitude ce qui s’enchevêtre en moi : la ténèbre et la lumière, l’élan et le retrait, l’exultation et la plainte...
On a pu prétendre que le regard est le miroir de l’âme. D’une manière semblable, ne pourrait-on dire que la voix pourrait s’entendre comme la musique de l’âme ?

Texte paru dans La Bartavelle N°1 (série dirigée par Pierre Perrin, décembre 1994)
source : http://oceania55.canalblog.com/archives/2008/01/29/7745121.html