jeudi 30 octobre 2008

Al Atlal Ibrahim Naji [traduction] Sapho, interprète

Al Atlal - Les ruines

Ne cherche pas, mon âme, à savoir qu'est devenu l'amour
C'était une citadelle imaginaire qui s'est effondrée
Abreuve-moi et trinquons à ses ruines
Conte en mon nom l'histoire
Maintenant que mes larmes ont coulé
Raconte comment cet amour s'est transformé en passé et pourquoi il m'est devenu un sujet de douleur
Je ne parviens pas à t'oublier
Toi qui m'avais séduite par tes discours si doux et raffinés
Tendant ta main vers moi
Comme celle que l'on tend
Par dessus l'onde, a celui qui se noie
Et comme la lumière que recherche un errant
Mais où est donc passé cet éclat dans tes yeux
Mon amour, j'avais eu un jour la joie de visiter ton nid
Me voici aujourd'hui oiseau solitaire, roucoulant ma douleur
Tu es devenu suffisant comme un être capricieux et gâté
Tu pratiques l'injustice comme un puissant tyrannique
Mon désir de toi me brûle l'âme et le temps de ton absence n'est que braises cuisantes

Donne-moi ma liberté et brise mes chaînes
Je t'ai tout donné ; il ne me reste plus rien
Ah! Tu m'avais saigné les poignets par tes chaînes
Pourquoi les garderai-je alors qu'elles n'ont plus d'effet sur moi
Pourquoi croire à des promesses que tu n'as pas tenues
Je n'accepte plus ta prison
Maintenant que le Monde est à moi
Il est loin mon bien-aimé séduisant, tout de fierté, de majesté, et de pudeur
Si sûr de lui, comme un roi de beauté et avide de gloire
Exhalant le charme, comme la brise des vallées, agréable à vivre comme les songes de la nuit
J'ai perdu à jamais ta douce compagnie dont le charme rayonnait de splendeur pour moi
Je n'étais qu'un amour à la dérive, un papillon perdu qui s'était approché de toi
Entre nous, la passion était notre messager et l'ami qui avait fait déborder notre coupe
Y a-t-il jamais eu plus enivrés d'amour que nous?
Nous nous étions entourés de tant d'espoir
Nous avions emprunté un chemin au clair de lune, précédés que nous étions par la joie
Nous avons ri comme seuls deux enfants savent le faire et nous avons couru encore plus vite que notre ombre
C'est quand l'ivresse nous quitta que la lucidité revint et que nous nous sommes réveillés
Mais le réveil fut sans illusion
Finis les rêves d'un monde imaginé, voici venir la nuit, ma seule compagne

Et puis voici la lumière qui annonce le jour et l'aube dont le ciel s'embrase
Voila la vie réelle, telle que nous la connaissons, avec ces amants qui reprennent chacun leur chemin
Toi qui veilles en oubliant les promesses, et te réveilles en t'en souvenant
Sache que lorsqu'une blessure se referme, le souvenir en fait saigner une autre
Il faut apprendre à oublier
Il faut apprendre à effacer les souvenirs
Mon bien-aimé, tout est fatalité
Ce n'est pas nous qui faisons notre malheur

Un jour peut-être nos destins se croiseront, lorsque notre désir de nous rencontrer sera assez fort
S'il arrive alors qu'un de nous renie son amant et que notre rencontre soit celle de deux étrangers
Et si chacun de nous poursuit un chemin différent, ne crois pas qu'il s'agira alors de notre choix mais plutôt de celui du destin

Ibrahim Naji

Al Atlal (traduire par "Ruines") un poème d'Ibrahim Naji, une musique de Riad Sunbati magistralement servi par Oum Kalthoum dans sa version originale.

Mais personnellement je lui préfère l'interprétation de Sapho...

mercredi 29 octobre 2008

La volupté... Rainer Maria Rilke



La volupté de la chair est une chose de la vie des sens au même titre que le regard pur, que la pure saveur d’un beau fruit sur notre langue.

Elle est une expérience sans limite qui nous est donnée, une connaissance de tout l’univers, la connaissance même dans sa plénitude et sa splendeur.

Rainer Maria Rilke Lettre IV,
in Lettres à un jeune poète

lundi 27 octobre 2008

vendredi 24 octobre 2008

la Peur... Henri Michaux

Enfin, s’attaquant à l’homme vaincu d’avance, la Peur,

Quand la Peur, au ruissellement mercuriel, envahit la pauvre personnalité d’un homme qui devient aussitôt comme un vieux sac,

Écartant tout quand elle entre, en Souveraine, s’assied et se débraille sur les sièges culbutés de toutes les vertus,

Décongestif unique du bonheur, quand la Peur,

Quand la Peur, langouste atroce, agrippe la moelle épinière avec ses gants de métal…

Oh, vie continuellement infecte !

Le désespoir et la fatigue s’unissent. Et le soleil se dirige d’un autre côté.

Henri Michaux

Difficultés, in Lointain intérieur, poésie/Gallimard, p.135

mercredi 22 octobre 2008

Obscurité antre où tout peut surgir... Henri Michaux



©Sylvaine Vaucher, fractaleSpine


"Obscurité, antre d'où tout peut surgir, où il faut tout chercher.
Sous des peaux, des cuticules, sous une gaine, sous des tôles, des capots, des bordés, des murs, sous des façades,
sous une coque, sous un blindage, tout ce qui compte, ce qui est organes, fonction, ou machine, et ce qui est secret,
est à l'abri de la lumière."

Henri Michaux, Emergences-résurgences.

mardi 14 octobre 2008

... de la rive où j'émiette mon pain. Jean Genet

"Dans tes yeux mes doigts d'osier mes pâles mains
Voient les poissons les plus tristes du monde
Fuir, de la rive où j'émiette mon pain."


Jean Genet

Le pêcheur du Suquet, Poésie/Gallimard, p.81

lundi 13 octobre 2008

vendredi 10 octobre 2008

Bernard Noël - La maladie de la chair [extrait]


Leman bleu, Christine Lavanchy

Vous évitiez ma parole tout en multipliant les tentations capables de briser mon silence.Vous faisiez battre en retraite votre écoute comme s'il vous était possible d'augmenter la profondeur de votre oreille. Vous reculiez devant mes confidences à mesure que, grâce à vous, elles devenaient inévitables et, tant pis pour ma mémoire mise ainsi à l'estrapade par les tiraillements que lui infligeait l'égalité de votre distance et de votre intérêt.

Vous faisais-je peur en mêlant mon coeur aux mouvements de l'aveu ou bien vouliez-vous me faire subir je ne sais quelle épreuve de la glace et du feu?

Vous ne pouviez ignorer ce qu'il m'en coûtait ni ce que j'engageais... Vous accepterez, cette fois, que je reprenne tout pour tenter d'y mettre de l'ordre : tout depuis le début.

Vous me devez cette attention même si, je le sais, vous ne me devez rien - en vérité, vous me la devez parce que vous ne me devez rien.

Vous avez déjà compris que je supplie sous mon air de réclamer.

Bernard Noël,

La Maladie de la chair, Éditions Ombres, 1993.

mercredi 8 octobre 2008

Rose, ô pure contradiction... Rainer Maria Rilke


Rose, o reiner Widerspruch, Lust niemandes Schlaf zu sein unter so viel Lidern.

Epitaphe, Rainer Maria Rilke


Rose, ô pure contradiction, volupté et point de sommeil, sous tant de paupières

traduction Alfred De Zayas

Rose, ô pure contradiction, joie de n'être le sommeil de personne sous tant de paupières.

(Avis aux polyglottes : si vous avez une traduction personnelle à proposer...)

mardi 7 octobre 2008

Hulton Getty picture collection



Hulton Getty picture collection, 1934

Les mains d'Elsa - Louis Aragon

Les mains d'Elsa

Donne-moi tes mains pour l'inquiétude

Donne-moi tes mains dont j'ai tant rêvé

Dont j'ai tant rêvé dans ma solitude

Donne-moi tes mains que je sois sauvé

Lorsque je les prends à mon propre piège

De paume et de peur de hâte et d'émoi

Lorsque je les prends comme une eau de neige

Qui fuit de partout dans mes mains à moi

Sauras-tu jamais ce qui me traverse

Qui me bouleverse et qui m'envahit

Sauras-tu jamais ce qui me transperce

Ce que j'ai trahi quand j'ai tressailli

Ce que dit ainsi le profond langage

Ce parler muet des sens animaux

Sans bouche et sans yeux miroir sans image

Ce frémir d'aimer qui n'a pas de mots

Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent

D'une proie entre eux un instant tenue

Sauras-tu jamais ce que leur silence

Un éclair aura connu d'inconnu

Donne-moi tes mains que mon coeur s'y forme

S'y taise le monde au moins un moment

Donne-moi tes mains que mon âme y dorme

Que mon âme y dorme éternellement..

Louis ARAGON

Extrait du "Fou d'Elsa"


samedi 4 octobre 2008

Fractale Tao - Sylvaine Vaucher



photographie, © Sylvaine Vaucher
(cliquer sur l'image pour l'agrandir)

On regarde le Tao,
cela ne suffit pas pour le voir.

On l'écoute,
cela ne suffit pas pour l'entendre.

On le goûte,
cela ne suffit pas pour en trouver la saveur.

Connaître l'harmonie, c'est saisir le Constant.
Saisir le Constant, c'est être illuminé.

Lao Tseu

L'aventure d'être en vie - Henri Michaux


dessin, Henri Michaux

J'écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir.

Là est l'aventure d'être en vie.

Henri Michaux in Passages - 1950

vendredi 3 octobre 2008

... Echapper, échapper à la similitude... Henri Michaux


dessin sous mescaline, Henri Michaux

"...Au désir passager d'"assimiler", aux forces pour le maintien de la forme s'oppose immanquablement en moi l'instinct opposé lequel ne peut disparaître.
Echapper, échapper à la similitude, échapper à la parente, échapper à ses "semblables".
Désobéir à la forme
Comme si, enfant, je me l'étais juré.
Une ressemblance interne, ce serait plus excitant à attraper, non par ruse, mais à bras le corps si je puis dire; ce serait aussi plus redoutable.
Qu'est-ce qu'une ressemblance sans dissemblance ?
Un dessin sans combat ennuie.
Il est incomplet. Qui ne le sent ?"

Henri Michaux
Extrait de "Saisir" avec illustrations de sa divine et folle main :
1979 l'entier, dédié à Micheline Phan Kim Chi

Remerciements à Sylvaine Vaucher

mardi 30 septembre 2008

Agir, je viens - Henri Michaux


Angelina Sierra
Agir, je viens

Poussant la porte en toi, je suis entré
Agir, je viens
Je suis là
Je te soutiens
Tu n'es plus à l'abandon
Tu n'es plus en difficulté
Ficelles déliées, tes difficultés tombent
Le cauchemar d'où tu revins hagarde n'est plus
Je t'épaule
Tu poses avec moi
Le pied sur le premier degré de l'escalier sans fin
Qui te porte
Qui te monte
Qui t'accomplit

Je t'apaise
Je fais des nappes de paix en toi
Je fais du bien à l'enfant de ton rêve
Afflux
Afflux en palmes sur le cercle des images de l'apeurée
Afflux sur les neiges de sa pâleur
Afflux sur son âtre.... et le feu s'y ranime

AGIR, JE VIENS
Tes pensées d'élan sont soutenues
Tes pensées d'échec sont affaiblies
J'ai ma force dans ton corps, insinuée
...et ton visage, perdant ses rides, est rafraîchi
La maladie ne trouve plus son trajet en toi
La fièvre t'abandonne

La paix des voûtes
La paix des prairies refleurissantes
La paix rentre en toi

Au nom du nombre le plus élevé, je t'aide
Comme une fumerolle
S'envole tout le pesant de dessus tes épaules accablées
Les têtes méchantes d'autour de toi
Observatrices vipérines des misères des faibles
Ne te voient plus
Ne sont plus

Equipage de renfort
En mystère et en ligne profonde
Comme un sillage sous-marin
Comme un chant grave
Je viens
Ce chant te prend
Ce chant te soulève
Ce chant est animé de beaucoup de ruisseaux
Ce chant est nourri par un Niagara calmé
Ce chant est tout entier pour toi

Plus de tenailles
Plus d'ombres noires
Plus de craintes
Il n'y en a plus trace
Il n'y a plus à en avoir
Où était peine, est ouate
Où était éparpillement, est soudure
Où était infection, est sang nouveau
Où étaient les verrous est l'océan ouvert
L'océan porteur et la plénitude de toi
Intacte, comme un œuf d'ivoire.

J'ai lavé le visage de ton avenir.

Henri Michaux

vendredi 19 septembre 2008

De la main gauche - Danielle Messia





Je t'écris de la main gauche
Celle qui n'a jamais parlé
Elle hésite, elle est si gauche
Que je l'ai toujours cachée

Je la mettais dans ma poche
Et là elle broyait du noir
Elle jouait avec les croches
Et s'inventait des histoires

Je t'écris de la main gauche
Celle qui n'a jamais compté
C'est celle qui faisait les fautes
Du moins on l'a raconté

Je m'efforçais de la taire
Pour trouver le droit chemin
Une vie sans grand mystère
Où l'on n'se donne pas la main

Des mots dans la marge étroite
Tout tremblants qui font des dessins
Je me sens si maladroit et
Pourtant je me sens bien

Tiens voilà c'est ma détresse
Tiens voilà c'est la vérité
Je n'ai jamais eu d'adresse
Rien qu'une fausse identité

Je t'écris de la main bête
Qui n'a pas le poing serré
Pour la guerre elle est pas prête
Pour le pouvoir l'est pas douée

Voila que je la découvre
Comme un trésor oublié
Une vue que je recouvre
Pour les sentiers égarés

On prend tous la même ligne droite
C'est plus court, ho oui, c'est plus court
On ne voit pas qu'elle est étroite
Qu'il y a plus de place pour l'amour

Je voulais dire que je t'aime
Sans espoirs et sans regrets
Je voulais dire que je t'aime, t'aime
Parce que ça sonne vrai

jeudi 11 septembre 2008

Écrire pour obéir au besoin que j'en ai. Charles Juliet


Gonzo'art

Écrire pour obéir au besoin que j'en ai.

Écrire pour apprendre à écrire. Apprendre à parler.

Écrire pour ne plus avoir peur.

Écrire pour ne pas vivre dans l'ignorance.

Écrire pour panser mes blessures.

Ne pas rester prisonnier de ce qui a fracturé mon enfance.

Écrire pour me parcourir, me découvrir.

Me révéler à moi-même.

Écrire pour déraciner la haine de soi.

Apprendre à m'aimer.

Écrire pour surmonter mes inhibitions,

me dégager de mes entraves.

Écrire pour déterrer ma voix.

Écrire pour me clarifier, me mettre en ordre, m'unifier.

Écrire pour épurer mon oeil de ce qui conditionnait sa vision.

Écrire pour conquérir ce qui m'a été donné.

Écrire pour susciter cette mutation qui me fera naître une seconde fois.

Écrire pour devenir toujours plus conscient de ce que je suis, de ce que je vis.

Écrire pour tenter de voir plus loin que mon regard ne porte.

Écrire pour m'employer à devenir meilleur que je ne suis.

Écrire pour faire droit à l'instance morale qui m'habite.

Écrire pour retrouver - par delà la lucidité conquise

une naïveté, une spontanéité, une transparence.

Écrire pour affiner et aiguiser mes perceptions.

Écrire pour savourer ce qui m'est offert.

Pour tirer le suc de ce que je vis

Écrire pour agrandir mon espace intérieur.

M'y mouvoir avec toujours plus de liberté.

Écrire pour produire la lumière dont j'ai besoin.

Écrire pour m'inventer, me créer, me faire exister.

Écrire pour soustraire des instants de vie à l'érosion du temps.

Écrire pour devenir plus fluide.

Pour apprendre à mourir au terme de chaque instant.

Pour faire que la mort devienne une compagne de chaque jour.

Écrire pour donner sens à ma vie.

Pour éviter qu'elle ne demeure comme une terre en friche.

Écrire pour affirmer certaines valeurs

face aux égarements d'une société malade.

Écrire pour être moins seul.

Pour parler à mon semblable.

Pour chercher les mots susceptibles

de le rejoindre en sa part la plus intime.

Des mots qui auront peut-être

la chance de le révéler à lui-même.

De l'aider à se connaître et à cheminer.

Écrire pour mieux vivre.

Mieux participer à la vie.

Apprendre à mieux aimer.

Écrire pour que me soient donnés

ces instants de félicité

où le temps se fracture, et où,

enfoui dans la source,

j'accède à la l'intemporel, l'impérissable,

le sans-limite.

Charles Juliet

lu sur le blog de http://mariereveuse.over-blog.com/

samedi 30 août 2008

La grammaire est une chanson douce - Erik Orsenna [extrait]


Les mots dormaient.
Ils s’étaient posés sur les branches des arbres et ne bougeaient plus. Nous marchions doucement sur le sable pour ne pas les réveiller. Bêtement, je tendais l’oreille : j’aurais tant voulu surprendre leurs rêves. J’aimerais tellement savoir ce qui se passe dans la tête des mots. Bien sûr, je n’entendais rien. Rien que le grondement sourd du ressac, là-bas, derrière la colline. Et un vent léger. Peut-être seulement le souffle de la planète Terre avançant dans la nuit.
Nous approchions d’un bâtiment qu’éclairait mal une croix rouge tremblotante.
-Voici l’hôpital, murmura Monsieur Henri.
Je frissonnai.
L’hôpital ? Un hôpital pour les mots ? Je n’arrivais pas à y croire. La honte m’envahit.
Quelque chose me disait que, leurs souffrances nous en étions, nous les humains, responsables. Vous savez, comme ces Indiens d’Amérique morts de maladies apportées par les conquérants européens.
Il n’y a pas d’accueil ni d’infirmiers dans un hôpital de mots ; Les couloirs étaient vides. Seule nous guidaient les lueurs bleues des veilleuses. Malgré nos précautions, nos semelles couinaient sur le sol.
Comme en réponse, un bruit très faible se fit entendre. Par deux fois. Un gémissement très doux. Il passait sous l’une des portes, telle une lettre qu’on glisse discrètement, pour ne pas déranger.
Monsieur Henri me jeta un bref regard et décida d’entrer.
Elle était là, immobile sur son lit, la petite phrase bien connue, trop connue :
Je t’aime
Trois mots maigres et pâles, si pâles. Les sept lettres ressortaient à peine sur la blancheur des draps. Trois mots reliés chacun par un tuyau de plastique à un bocal plein de liquide.
Il me sembla qu’elle nous souriait, la petite phrase.
Il me sembla qu’elle nous parlait :
-Je suis un peu fatiguée. Il paraît que j’ai trop travaillé. Il faut que je me repose.
-Allons, allons, Je t’aime, lui répondit Monsieur Henri, je te connais. Depuis le temps que tu existes. Tu es solide. Quelques jours de repos et tu seras sur pied.
Il la berça longtemps de tous ces mensonges qu’on raconte aux malades. Sur le front de Je t’aime, il posa un gant de toilette humecté d’eau fraîche.
-C’est un peu dur la nuit. Le jour, les autres mots viennent me tenir compagnie.
« Un peu fatiguée », « un peu dur », Je t’aime ne se plaignait qu’à moitié, elle ajoutait des « un peu » à toutes ses phrases.
-Ne parle plus. Repose-toi, tu nous as tant donné, reprends des forces, nous avons trop besoin de toi.
Et il chantonna à son oreille le plus câlin de ses refrains.
La petite biche est aux abois
Dans le bois se cache le loup
Ouh ouh ouh ouh
Mais le brave chevalier passa
Il prit la biche dans ses bras
La la la la
-Viens Jeanne, maintenant. Elle dort. Nous reviendrons demain.

-Pauvre Je t’aime. Parviendront-ils à la sauver ?
Monsieur Henri était aussi bouleversé que moi.
Des larmes me venaient dans la gorge.
Elles n’arrivaient pas à monter jusqu’à mes yeux. Nous portons en nous des larmes trop lourdes. Celles-là, nous ne pourrons jamais les pleurer.
-… Je t’aime. Tout le monde dit et répète « je t’aime ». Tu te souviens du marché ? Il faut faire attention aux mots. Ne pas les répéter à tout bout de champ ? Ni les employer à tort et à travers, les uns pour les autres, en racontant des mensonges. Autrement, les mots s’usent. Et parfois, il est trop tard pour les sauver. Tu veux rendre visite à d’autres malades ?
Il me regarda.
-Tu ne vas pas t’évanouir, quand même ?
Il me prit le bras et nous quittâmes l’hôpital.

Erik Orsenna, La grammaire est une chanson douce, pages 85 à 89

mercredi 27 août 2008

L’écriture est un sentier qui nous mène dans l’horizon d’une inspiration...


illustration Samuelle Ducrocq-Henry

Une enfant de 10 ans a écrit :

"L’écriture est un sentier qui nous mène dans l’horizon d’une inspiration qui vient du coeur. Des soupirs d’adieu et des soupirs qui se réveillent, qui viennent de naître dans notre esprit. L’art est notre vie créée sans contrôle.

C’est un passage désespéré qui nous mène à des victoires insensées. La création naît dans l’esprit, on l’a sur la peau, la peinture on l’inspire sur l’extrémité du monde, je le ressens car je suis humaine."

publié , entre autres textes d’enfants, dans "Les éclipses majestueuses : poésie et peinture" Patrick Laupin ; Comp’Act - 2003

vendredi 22 août 2008

Lui qui aurait voulu pouvoir offrir le ciel - W.B. Yeats


de la Callisto à l'étoile polaire


Lui qui aurait voulu pouvoir offrir le ciel

Si je pouvais t'offrir le bleu secret du ciel
Brodé de lumière d'or et de reflets d'argents
Le mystérieux secret, le secret éternel
De la nuit et du jour, de la vie et du temps

Avec tout mon amour je le mettrais à tes pieds
Mais tu sais je suis pauvre et je n'ai que mes rêves
Alors c'est de mes rêves qu'il faut te contenter
Marche doucement, car tu marches sur mes rêves

W.B. Yeats

mercredi 20 août 2008

L'outre-vie... Marie Uguay


André Blavier - Ste Marie, Brume matinale

L'outre-vie c'est quand on n'est pas encore dans la vie, qu'on la regarde, que l'on cherche à y entrer. On n'est pas morte encore mais déjà presque vivante, presque née, en train de naître peut-être, dans ce passage hors frontière et hors temps qui caractérise le désir. Désir de l'autre, désir du monde. Que la vie jaillisse comme dans une outre gonflée. Et l'on est encore loin. L'outre-vie comme l'outre-mer ou l'outre-tombe. Il faut traverser la rigidité des évidences, des préjugés, des peurs, des habitudes, traverser le réel obtus pour entrer dans une réalité à la fois plus douloureuse et plus plaisante, dans l'inconnu, le secret, le contradictoire, ouvrir ses sens et connaître. Traverser l'opacité du silence, inventer nos existences, nos amours, là où il n'y a plus de fatalité d'aucune sorte.

Marie Uguay, l'Outre vie.

Une soudaine révélation,... Virginia Woolf



Une soudaine révélation, une vague comme la rougeur qu'on voudrait arrêter, puis à laquelle on cède, en la sentant s'étendre; on court au bord le plus lointain, et là, on hésite; on sent le monde devenir lourd, tout gonflé de prémices étonnantes, d'un ravissement qui pousse et fait craquer la mince enveloppe et qui jaillit et qui déborde, extraordinairement allègre sur les fentes et sur les plaies. Alors, en cet instant, lui apparaissait une illumination --- un point allumé dans une fleur --- un sens caché presque exprimé.

Virginia Woolf, Mrs Dalloway, Oeuvres Romanesques, Paris, Stock, 1977-1979, tome I, p. 197.

lundi 18 août 2008

Comme les larmes.... René Char

Comme les larmes montent aux yeux puis naissent et se pressent,

les mots font de même.

René Char, Le Bâton de rosier

mardi 12 août 2008

Toucher - Octavio Paz



Toucher

Mes mains

ouvrent les rideaux de ton être

t’habillent d’une autre nudité

découvrant les corps de ton corps

Mes mains

inventent dans ton corps un autre corps

Octavio Paz, D’un mot à l’autre

lundi 11 août 2008

Joë Bousquet, Papillon de neige [extrait]

J’écris, je suis à la recherche d’un mouvement poétique où respire et s’impose la vérité que j’entrevois. D’où vient que je ne peux ouvrir un livre sans y trouver une page qui donne à mon pressentiment une chance supplémentaire d’éclore ?
J’ai baptisé cet afflux l’être en liberté ! Ce que le ciel vient éclairer entre nos mains, ce reflet qui, dans le sable creusé, est comme un grand papillon de neige sur les mains des enfants.
Ce que je vois ou ce que j’ai entre les mains se nie au profit de ce qui veut être. Tout ce que je regarde soudain est fauché d’un coup d’aile. Le papillon de nuit se pose sur les choses laissant dans mes regards des ailes d’air pur.

Joë Bousquet, Papillon de neige, éd.Verdier

vendredi 8 août 2008

SPHINX DE NUIT Colette Magny


SPHINX DE NUIT, sauvage

Unique, royale et mauve
Pour séduire tu te déguises
Au carnaval des orchidées
Tu ne te laisses pas intimider

Qui j'aime me crée
Qui m'aime me crée
Ah j'ai tout à te dire
Et c'est à toi que je le dis
ma "grisante", mon orge de printemps
Ne me laisse pas en suspens
Tu es de ces gens de mer
Dont l'eau peut être meurtrière

De ses grandes tenailles de béton
Le port a grignoté la baie
Les chalutiers dans les zones de pêche
Se perdent en haute mer
Le ressac, par tes lèvres
M'apporte les nouvelles des fonds sous-marins

Mon âme sera forte
Attentive aux méandres et boucles de ta vie
Face aux vents, je narguerai l'onde de tempête
Le héros et le monstre ne font qu'un
Ne te farde pas, je peux supporter
D'entrevoir la mort sur ton visage
Ton amour est le poumon de ma liberté
Plus tard nous boirons le vin
Nous en craignons encore trop l'ivresse

SPHINX DE NUIT .....

Sphinx de nuit est extrait de l'album Kevork qui, je l'espère, est encore disponible. En voilà les paroles, mais évidemment, il manque la magnifique voix de Colette
Amicalement
brigitte

Merci Brigitte vestale de Bagdam...
un site que je vous recommande

Bagdam Espace lesbien
courriel :
bagdam@bagdam.org
Site internet :http://www.bagdam.org/


mardi 15 juillet 2008

L’éloquence décuplée par Poetessa

L’éloquence décuplée

Dans les phrases dirigées
a côté des pas perdus
se faufile le roi spectral
et la prouesse d’immersion.

A l’envers de ma boussole
je changerais la camisole
pour un peu d’éloquence
dans le bavardage des fous.

Déployant les aromes
qui percutent les sens
je n’aurai d’autre famille
que les extrêmes du désir.

Je saurai les pousser
jusqu'à leur futilité extraite
avec l’espoir d’une vigilance
qui ne faiblisse pas.

POETESSA
source : http://www.blogg.org/blog-61938-billet-765528.html#commentaires-1076975

Eloge des Oiseaux [radio]- 1ère partie GIACOMO LEOPARDI

... Quoi qu’il en soit, ce fut une remarquable combinaison de la nature que d’accorder aux mêmes animaux le vol et le chant, car, ainsi, ceux qui ont à divertir les autres créatures avec la voix se rencontrent d’ordinaire dans les lieux élevés, d’où celle-ci peut se répandre plus largement à l’entour et toucher un plus grand nombre d’auditeurs; et d’autre part, l’élément destiné au son, l’air, se trouve peuplé de créatures chantantes et musiciennes. C’est vraiment un grand réconfort et un grand plaisir que procure, autant, me semble-t-il, aux animaux qu’à nous-mêmes, le chant des oiseaux. Je crois que cela tient moins à la douceur des sons, à leur variété ou à leur harmonie, qu’à cette idée de joie qu’exprime naturellement le chant, en particulier celui-là, lequel est une sorte de rire que l’oiseau émet lorsqu’il est plongé dans le bien-être et le contentement.

Ainsi, pourrait-on dire, les oiseaux partagent avec l’homme le privilège de rire, que la nature refuse aux autres animaux; raison pour laquelle certains pensent que l’homme, qui est défini comme un animal intelligent ou raisonnable, pourrait tout aussi bien être qualifié d’animal rieur, étant donné que le rire ne le caractérise pas moins en propre que la raison. Certes, c’est merveille qu’au fond de l’homme, de toutes les créatures la plus misérable et la plus tourmentée, réside la faculté de rire, étrangère à tout autre animal. Merveilleux aussi, l’usage que nous faisons de cette faculté, puisque jetés dans la plus cruelle infortune, accablés de chagrin, écœurés de la vie, convaincus de l’inanité des biens humains, à peu près inaccessibles à la joie et privés de tout espoir, nous n’en sommes pas moins capables de rire. Bien mieux: moins ils ignorent la vanité de ces biens, et la misère de la vie, moins ils sont aptes à espérer et à jouir, et plus ces êtres singuliers se montrent susceptibles de rire.
...

texte intégral ici :
http://pagesperso-orange.fr/chabrieres/texts/leopardi.html

Eloge des Oiseaux - 1ère partie
GIACOMO LEOPARDI
Ecouter maintenant

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samedi 12 juillet 2008

Rêver d'un corps à l'aube,... Philippe Jaccottet


Etna par P.Bellisent
crédit photo: www.bellissent.com/


Rêver d'un corps, à l'aube, qui n'aurait plus pour ornements à retirer que les constellations de septembre.

Philippe Jaccottet, cahier de verdure

nb : extrait glané ici http://www.tissiane.com/article-3300099-6.html#anchorComment

vendredi 11 juillet 2008

Chanson de l'oiseleur


Chanson de l'oiseleur


L'oiseau qui vole si doucement
L'oiseau rouge et tiède comme le sang
L'oiseau si tendre l'oiseau moqueur
L'oiseau qui soudain prend peur
L'oiseau qui soudain se cogne
L'oiseau qui voudrait s'enfuir
L'oiseau seul et affolé
L'oiseau qui voudrait vivre
L'oiseau qui voudrait chanter
L'oiseau qui voudrait crier
L'oiseau rouge et tiède comme le sang
L'oiseau qui vole si doucement
C'est ton coeur jolie enfant
Ton coeur qui bat de l'aile si tristement
Contre ton sein si dur si blanc.

Jacques Prévert,
in "Paroles"

mercredi 9 juillet 2008

Le seuil... Proverbe [photographie Sylvaine Vaucher]


photographie © Sylvaine Vaucher


"Le seuil est la plus haute des montagnes"

proverbe slovène

lundi 7 juillet 2008

le fragment selon David Lynch [photamontage, Claude Cahun]


photomontage, Claude Cahun

« Très souvent, lorsqu’on aperçoit que la partie, c’est encore pire que de voir le tout. Le tout a peut-être une logique, mais hors de son contexte, le fragment prend une valeur d’abstraction redoutable, pouvant tourner à l’obsession ».

David Lynch


mercredi 2 juillet 2008

Le martinet, René Char

Le martinet

Martinet aux ailes trop larges, qui vire et crie sa joie autour de la maison. Tel est le coeur.

Il dessèche le tonnerre. Il sème dans le ciel serein. S'il touche au sol, il se déchire.

Sa repartie* est l'hirondelle. Il déteste la familière. Que vaut dentelle de la tour ?

Sa pause est au creux le plus sombre. Nul n'est plus à l'étroit que lui.

L'été de la longue clarté, il filera dans les ténèbres, par les persiennes de minuit.

Il n'est pas d' yeux pour le tenir. Il crie, c'est toute sa présence. Un mince fusil va l'abattre. Tel est le coeur.

René Char
("La fontaine narrative" - 1947 -
"Fureur et mystère" - 1948 - Gallimard)